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regard interdit

Camille

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Camille

regard interdit

1

Florence, Italie

Personne ne semble vouloir s'asseoir à côté de moi, alors je dépose mon gros sac de voyage sur le siège à ma gauche et je m'installe près de la vitre. Le brouhaha ambiant me donne mal à la tête... Dieu merci, je n'ai pas oublié mes écouteurs cette fois. Je plonge les mains dans mes poches pour attraper mes AirPods. Le quai se vide progressivement ; Le train ne devrait pas tarder à démarrer. Je lance ma musique et tourne la tête pour admirer le magnifique paysage italien qui s'offre à moi... Direction Florence !

Je suis Amara (Amy pour les intimes) et je suis prête à écrire une nouvelle page de ma vie.

Qu'est-ce que je vais faire là-bas, toute seule ? Des études? Retrouver la famille ? Taux! Je pars simplement en vacances, comme une bonne grosse touriste en solo avec son sac à dos. Rien de très original, désolée ! Je suis une fille tout ce qu'il ya de plus ordinaire, plutôt timide, et je ne fais pas vraiment peur quand on me voit... Je suis petite, assez pâle, j'ai les cheveux roux et, évidemment, les taches de rousseur qui vont avec. Sauf qu'elles ne sont que sur mon nez, allez savoir pourquoi elle ne sont présentes que là ??? Les yeux bleus... Bref.

Le train se met en route, le paysage défile... mais quelque chose cloche. Ce train n'était pas censé faire d'arrêt. Je croyais avoir pris un direct. Je vérifie mon billet et me rend compte que non! Quelle tête en l'air, j'ai réservé trop vite et voilà le résultat. J'espère ne pas avoir de problème...

C'est aussi ce que je me disais quelques heures plus tôt, juste avant de tourner la tête vers la fenêtre après avoir entendu un BOOM!! Le train déviant silencieux. Les passagers, intrigues, se pressent contre les vitres donnant sur l'arrêt Firenze Rovezzano... Merde, c'est là que je descends en plus.

Je serre mon sac contre moi, fixant un beau brun qui semble... avoir du sang sur son t-shirt blanc?! Je retiens un hoquet et m'affaisse dans mon siège, priant pour qu'il ne me voie pas. Personne d'autre ne semble le remarquer, à part moi.

Je plisse les yeux pour mieux comprendre ce qu'il fait et pourquoi il se cache derrière un train à l'arrêt... Il n'est pas seul: il a deux amis avec lui... Non, trois... Mon cœur manque de s'arrêter. Le troisième est livide et gît dans une mare de sang. Quel cauchemar ! Je rabats ma capuche pour me dissimuler au maximum...

Il a tourné la tête. Dans ma direction. Son regarde-moi traverser le corps comme une longue aiguille, et j'ai su à cet instant que je n'aurais jamais dû les regarder. Que je n'aurais pas dû être témoin de ça.

J'attrape mon sac et je descends du train aussi vite que possible, me mêlant à la foule, capuche sur la tête pour éviter toute représailles... Même si, je dois l'admettre, il était très séduisant. Oui, charmant, mais terriblement dangereux. À peine ma grande—

J'ai sauté dans un taxi pour rejoindre l'hôtel le plus proche. Douze minutes sans les bouchons italiens, probablement. Je prendrai un autre train demain pour me rendre à l'hôtel que j'avais réservé à l'origine, mais il se fait tard et j'ai peur.

Après avoir récupéré mes clés, je laisse tomber mes affaires sur le lit et m'assois pour reprendre mon souffle. La scène tourne en boucle dans ma tête... Ce grand brun mystérieux, vraiment très attirant si j'oubliais les taches de sang sur son t-shirt. De belles mains veineuses, oui... recouvertes de sang. Je sens mon estomac se retourner en repensant au corps qu'ils traînaient. Quelle horreur ! Je n'étais pas cense voir ça. Et maintenant, j'ai l'impression qu'on m'observe...

Bon, respire ! Ils doivent être loin d'ici...

J'ai voulu prendre l'air sur le balcon... puis j'ai renoncé, paniquée à l'idée d'être reconnue. Super, les vacances commencent bien ! J'ai toujours eu le talent de me fourrer dans des situations impossibles depuis que je suis née. Je vais finir par croire que c'est une malédiction sérieuse.

Deux heures plus tard, après... eh bien, après n'avoir strictement rien fait - on ne va pas se mentir - la faim commence sérieusement à me tirailler. Et évidemment, je n'ai même pas pensé à prendre un goûter dans mon sac. L'hôtel ne sert plus rien à cette heure-ci, génial...

va falloir sortir. Je remets mon sweat à capuche, attrape mon porte-monnaie et je me laisse porter par les ruelles colorées d'Italie. C'est tellement beau... On ressemble à un décor de dessin animé.

Mais mon ventre, lui, me rappelle à l'ordre ! J'ai une envie furieuse de pizza, alors j'entre dans un restaurant au hasard pour commander quelque chose.

Des clients discutent sur la terrasse, d'autres mangent à l'intérieur, certains sont affalés au bar - rien de très surprenant. Je m'arrête net.

Le beau brun... le criminel... il est là. Bonne cette fois. Sans taches de sang, je veux dire. Il boit tranquillement avec ses potes, comme si de rien n'était.

Ok Amy, arrête de divaguer, commande ta pizza et pars vite avant qu'il ne te reconnaisse. Ce serait vraiment une mauvaise idée que ça tourne mal... Ce n'est pas tous les jours qu'on surprend un mafieux italien en train de se débarrasser d'un corps avec le calme d'un mec qui trie ses poubelles.

Garder sa capuche à l'intérieur est impoli, mais là... c'est une question de survie. Je passe commande - pour découvrir qu'ils ne livrent pas. Super. Je dois attendre sur place.

Je m'assois discrètement au bar, silencieux, minuscule dans mon sweat trop grand. Et pourtant, je sens son regard glisser vers moi.

Un frisson me traverse de la tête aux pieds.

- Eh bien signorina, un sorriso pour moi ? (Hé mademoiselle, un sourire pour moi ?)

Super... il ne manquait plus que ça : l'un de ses copains est un gros beauf. Preuve.

Très bien, on va jouer la fille un peu perdue, la touriste un peu conne. Je fais semblant de ne rien comprendre, de ne pas avoir remarqué leurs regards insistants.

Je me tourne légèrement vers eux, l'air confus, presque ingénu.

— Euh... quoi ? Bonjour ?

Ma tremble voix un peu - pas trop, juste assez pour paraître innocente. Je force un petit sourire maladroit, celui des gens qui ne savent pas ce qu'ils font ici mais qui essayent d'être polis.

Le bar est bruyant, mais j'ai l'impression qu'un silence s'étire entre nous, suspendu. Le brun me fixe encore, posé, presque amusé... comme s'il me lisait à travers ma capuche.

Tu joues à la conne, Amy, mais lui... lui, il a l'air de jouer à un jeu bien plus dangereux.

2

Florence, Italie

- Euh... quoi ?

J'ai rougi. Oui, j'ai rougi comme une idiote. Pas beaucoup, juste assez pour que ça se voie. Je l'ai regardé une demi-seconde - le brun - et mon visage a instantanément chauffé. Quel timing...

— T'es mignonne, hein... lance le gros lourdaud assis à côté de lui, un sourire de travers collé au visage.

Je manque de m'étouffer. Non, je n'ai absolument pas rougi pour lui. Seigneur, tout sauf ça...

- Merci...? dis-je, un peu trop poliment pour quelqu'un qui veut se faire oublier.

— Comment tu t'appelles, ma jolie ?

Mais quelle horreur, il compte vraiment me coller ? Bon, respirons... Ils n'ont pas l'air de m'avoir reconnu, alors autant jouer la fille neuneu. Peut-être que je pourrais tirer quelque info...ou au moins ne pas me faire égorger dans une ruelle.

- Amara... et toi ? fis-je en répondant au beauf avec un crispé.

Je marque une légère pause, puis je tourne la tête vers lui. Le brun. Celui qui m'obsède depuis la vitre du train malgré moi.

- Et vous...? demandai-je, la voix un peu plus basse, sans réussir à masquer l'intérêt dans mon regard.

Il relève lentement les yeux vers moi, un rictus à peine perceptible au coin des lèvres. Ses doigts tapotent son verre, comme s'il se retenait de rire. Ou de parler. Ou de m'analyser.

Son pote beauf s'apprête à répondre à sa place, mais le brun lève légèrement la main pour l'interrompre sans même le regarder. Le brun relève enfin la tête, ses yeux sombres accrochés aux miens comme s'il m'avait déjà percée à jour. Il ne sourit pas vraiment... mais sa bouche se courbe d'une façon dangereusement séduisante, presque arrogante.

- Giorgio, dit-il d'une voix basse, calme, celle d'un homme qui n'a jamais besoin de parler fort pour qu'on l'écoute.

Son accent italien roule sur chaque syllabe, doux et tranchant en même temps. Je déglutis. Pourquoi faut-il que les mafieux soient beaux ? Quelle injustice.

Le beauf, lui, bombe le torse comme si le nom de Giorgio valait un trophée.

— Et moi c'est matteo, mais tu peux m'appeler quand tu veux, bella—

Matteo tourne légèrement la tête vers lui. Rien qu'un mouvement. Pas de menace explicite. Pas de mot.

Et Matteo... se taisait instantanément. Comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur.

Oh.

D'accord. Ne c'est pas lui le chef.

Il rapporte son attention sur moi.

— Amara, hein ?

J'acquiesce en suggérant de paraître étendu, alors que tout mon corps crie "fuis".

- C'est joli, murmure-t-il, le regard brillant d'un amusement que je n'arrive pas à déchiffrer. Tu n'es pas d'ici.

Ce n'est pas une question.

Il le sait.

Il sait plein de choses, j'en suis sûr.

- Touriste, répondis-je, tentant d'avoir l'air naturel. Je découvre l'Italie... euh... tranquillement.

Matteo éclate de rire.

- La tranquillité ? À Florence? AHAHA bon courage, piccola !

Je souris faiblement, mais Giorgio continue de me fixer, immobile, un coude posé nonchalamment sur le bar.

Puis, lentement, il plisse les yeux.

Comme s'il cherchait à me remplacer.

Non non non, ne te souviens pas, ne te souviens surtout pas de moi dans le train, par pitié—

- C'est du déjà vu ? demande-t-il finalement.

Son ton est neutre. Mais ses yeux ?

Ils fouillent.

Mon cœur rate un battement.

Giorgio attend ma réponse, les yeux plantés dans les miens comme s'il fouillait à l'intérieur de ma tête. Je sens ma respiration s'accélérer, prête à inventer n'importe quel mensonge quand—

— La pizza est prête ! annonce le pizzaiolo d'une voix forte.

Je sursaute.

Giorgio aussi, légèrement, comme si l'appel l'avait tiré d'une concentration profonde.

Luca, le beauf, tourne la tête vers le comptoir puis revient vers moi, l'air tout contenu d'avoir entendu un mot qu'il connaît.

Je bondis presque de mon tabouret.

- Ah ! Oui, c'est... c'est pour moi ! lancei-je précipitament.

Le pizzaiolo lève ma boîte encore fumante.

L'odeur chaude et parfumée me frappe au visage : mozzarella, basilic, tomate... un miracle dans le carton.

— Par Amara ! répète-t-il avec un sourire.

Super. Mon nom a lancé une deuxième fois dans la pièce.

Merci l'univers.

Je file vers le comptoir comme si ma vie en dépendait.

- Grazie, merci... soufflai-je en récupérant ma pizza.

Et là, je le sens.

Ce regard dans mon dos.

Le même que dans le train, quand il m'avait vue alors que je n'aurais jamais dû le voir lui.

Je me retourne légèrement.

Matteo m'adresse à un clin d'œil lourd et grotesque.

Mais Giorgio... Giorgio ne bronche pas. Il ne dit rien.

Il observe.

Toujours.

Je tente un sourire crispé.

- Bonne... soirée, dis-je en reculant vers la porte.

Matteo me répond d'un "Ciao bella!" Qui me donne envie de grimacer.

Giorgio, lui, bouge enfin.

Un mouvement minuscule.

Sa tête s'incline, comme s'il venait de comprendre quelque chose.

Ou de confirmer un doute.

Je me retourne aussitôt et quitte le restaurant.

L'air du dehors me gifle doucement.

La rue est calme, éclairée par les lampadaires dorés.

Je serre ma pizza contre ma poitrine comme si c'était un bouclier.

Mais à peine ai-je fait trois pas que j'entends la porte du restaurant s'ouvrir derrière moi.

Matteo ?

Un client ?

Ou...

3

Florence, Italie

La porte du restaurant sourit légèrement en se refermant derrière quelqu'un.

Je ralentis imperceptiblement sans vraiment m'arrêter.

- Amara.

Ma nue se fige. oula va falloir courir ma grosse.

Sa voix n'est ni forte ni pressée.

Elle roule doucement dans l'air froid, calme... trop calme.

Comme si Giorgio n'appelait pas quelqu'un qui s'en va, mais quelqu'un qu'il a déjà rattrapé.

Je me retourne lentement.

Il est là, à deux mètres à peine, les mains dans les poches de sa veste sombre.

Il ne sourit pas.

Il n'a pas l'air fâché non plus.

Juste... sûr.

- Tu as oublié ça, dit-il.

Mon estomac se noue : il me tend quelque chose.

Une serviette en papier.

Encore chaude de la vapeur de la pizza.

J'ai envie de rire nerveusement, mais le son reste coincé dans ma gorge.

- Euh... merci, dis-je en la prenant. C'est... gentil.

Il incline la tête, les yeux toujours fixés sur moi. Un battement.

Deux.

trop.

J'ai l'impression qu'il entend chacun de mes pas avant même que je les fasse.

- Bonne soirée, murmure-t-il.

Je hoche la tête, incapable de formuler autre chose, puis je me recule d'un pas, puis d'un autre, sans rompre le contact visuel.

Pas avant d'être sûr qu'il ne bouge pas.

Quand je me tourne enfin, l'air me revient d'un coup, trop froid, trop vif.

Je marche vite.

Trop vite pour quelqu'un qui n'a "aucune raison" d'avoir peur.

Mais mes mains tremblent un peu autour de la boîte de pizza.

Je ne me retourne pas.

Je ne veux pas savoir s'il est resté planté devant le restaurant... ou s'il me regarde encore.

LE LENDEMAIN

Je me réveille avant mon réveil.

Un rayon de lumière passe entre les rideaux, pâle, timide.

J'ai la bouche sèche, la tête lourde - comme si j'avais passé la nuit à courir plutôt qu'à dormir.

La pizza froide est toujours là, dans sa boîte ouverte sur le bureau.

Je ne me souviens même pas de l'avoir posé.

Je me redresse lentement.

La chambre est silencieuse.

Normal.

Je me répète ça deux fois pour être sûr.

Je prends une douche rapide, m'habille, tente de lisser mes cheveux encore humides.

Et à mesure que la matinée avance, l'épisode d'hier semble prendre une forme floue, presque irréelle.

Presque.

Je descends prendre un café au petit-déj de l'hôtel.

Trois tables sont occupées, personne ne fait attention à moi.

Je m'assois près de la baie vitrée.

Le soleil dehors donne une impression de sécurité que je ne crois qu'à moitié.

Je prends mon téléphone pour vérifier l'heure.

Une notification non lue.

Reçue "tôt ce matin".

Un frisson me traverse avant même de l'ouvrir.

C'est une photo.

Je clique.

Le café brûlant me reste en travers de la gorge.

La photo montre... la rue devant l'hôtel.

Exactement celle où je suis entrée en courant hier soir.

Légende :

"Tu devrais vraiment faire attention."

Mon sang se glace.

Le numéro n'est pas enregistré.

Pas de nom.

Juste une succession de chiffres italiens.

Je relève les yeux, brusquement consciencieux de tout autour de moi.

Les clients qui mangent.

Le serveur qui passe.

Le réceptionniste derrière son comptoir.

Et ce sentiment.

Le même que la veille.

Que quelqu'un m'observe en attendant ma réaction.

Malgré mes mains tremblantes, j'ai bloqué le numéro, désespérément accroché au déni qui me sied si bien. Je commence à regretter ces vacances amèrement.

Super.

Le soleil, l'Italie, les vacances.

Et moi qui regrette chaque seconde depuis que j'ai posé le pied dans ce pays.

Je soupire, passe une main dans mes cheveux.

Le numéro est toujours bloqué - je vérifie compulsivement - et pourtant une sensation sourde continue de s'accrocher à mes côtes.

Comme si quelque chose d'inachevé flottait encore autour de moi.

Je me force à me lever.

- Nouveau jour, nouvelle chance de faire semblant, murmuré-je.

Je voudrais y croire.

Mais en sortant sur le palier, en direction de l'ascenseur, je remarque un détail qui me glace légèrement :

Pas un bruit dans le couloir.

Et mon cœur recommence, doucement, à cogner.

— Amara ?

Je sursaute tellement que ma main part directement se plaquer contre mon cœur.

Giorgio vient d'apparaître dans le couloir comme un fantôme, silencieux, tombé de nulle part.

- G-Giorgio... qu'est-ce que tu fais là ?

Il lève légèrement les mains, l'air sincèrement désolé. complètement tarré votre pote?!

- Je ne voulais pas te faire peur. C'était moi, le numéro d'hier.

Super.

Parfait.

On aurait dit un sociopathe qui essaie de se justifier.

- Ouf... j'ai cru à un tueur en série. Je t'ai bloqué... attend.

Je sors mon téléphone et - oui, bravo Amara - je le débloque aussitôt.

Je suis traduit en train de redonner accès à ma vie à un mafieux.

Très bon karma.

- D'ailleurs, comment t'as eu mon numéro ? Et pourquoi tu m'as suivi jusqu'ici ? C'est désinvolte, tu sais.

Il fronce très légèrement les sourcils.

- Je ne t'ai pas suivi. Et ton numéro... tu l'as donné hier pour ta commande.

Je reste figée.

Ah oui.

Je l'avais donné.

Comme une idiote.

Évidemment, lui, il retient tout.

Et évidemment, s'il voulait trouver un numéro, il le ferait. C'est un mafieux.

Je suis bête ou quoi ?

- Ah... oui. J'avais oublié, dis-je avec un sourire stupide. Désolée, je suis un peu... stressée.

Je joue la cône. Volontairement.

Parce que je ne veux pas mourir dans ce couloir.

Pas après avoir vu le cadavre dans le train et lui, clairement pas à sa place.

4

Florence, Italie

Giorgio me regarde, et je m'attends à l'expression d'un type blasé, agacé, ou d'un criminel sur le point de dire une truc du genre "arrête ton cinéma".

Mais non.

Il me regarde comme si j'étais un puzzle qu'il veut résoudre.

Comme si mes réactions l'amusaient un peu trop.

- Tu n'as pas besoin d'être stressée, dit-il doucement.

Oh.

Non.

Il a pris la voix grave. Celle qui donne l'impression qu'il pourrait te convaincre de signer n'importe quoi, même ta propre condamnation.

Il s'approche d'un pas. Un seul.

Je recule d'un demi-pas, mais mon dos se plaque contre le mur.

Super.

Giorgio, lui, s'arrête immédiatement. Pas un centimètre de plus.

Comme s'il avait anticipé ma panique.

- Je ne suis pas ton ennemi, Amara, ajoute-t-il.

Il prononce mon prénom comme s'il en goûtait à chaque syllabe.

Et mon cœur... trahit totalement mon cerveau.

Il se met à battre comme si je venais de courir un marathon.

- On dirait pourtant, je murmure avec un rire nerveux. Apparaître dans un couloir d'hôtel et m'envoyer une photo de la devanture, c'est... comment dire... pas rassurant.

Changement d'expression du fils.

Ses yeux se plissent, mais cette fois pas pour analyser ou percer un mensonge.

Non.

C'est... autre chose.

De la douceur ?

De la tendresse ?

Impossible. Je dois halluciner.

- Je voulais m'assurer que tu allais bien, dit-il calmement. Tu sembles... nerveux au restaurant.

Je déglutis.

Il l'a remarqué.

Il remarque tout.

- Et puis... j'avais envie de te revoir.

Voilà.

C'est dit.

Simplifiement.

Sans détour.

Un mafieux qui annonce ça dans un couloir d'hôtel, comme si c'était la chose la plus normale au monde.

Je sens mes joues chauffer encore plus fort qu'au restaurant.

- Euh... tu... voulais... me revoir ? moi ? répétai-je comme une idiote.

Un coin de sa bouche se relève.

Pas un vrai sourire.

Juste assez pour me désarmer.

— Toi, oui.

Il incline légèrement la tête, ses yeux glissant vers ma bouche avant de revenir dans les miens.

Et d'un geste presque imperceptible, il approche sa main - pas pour me toucher, mais pour effleurer l'air près de mon bras, comme pour me montrer qu'il pourrait, mais qu'il ne le fera pas sans permission.

- Tu n'as vraiment pas besoin d'avoir peur de moi, Amara, murmure-t-il.

Oh, oui.

Oui, j'ai très peur.

Mais pas forcement pour les bonnes raisons.

— Je... je ne suis pas habituée à ce genre de... de situations...

— Et quoi ?

Son regard s'assombrit légèrement.

- À ce qu'un homme s'intéresse à toi ?

Je deviens écarlate.

- N-non ! Enfin si, enfin... je veux dire... c'est pas ça mais... oh mon dieu...

Il rit.

Un vrai rire.

Bas, chaud, un peu moqueur mais pas méchant.

- Tu es adorable, dit-il. Et je ne suis pas dangereux pour toi.

Il marque une pause, puis ajoute dans un murmure presque confidentiel :

— Sauf si tu continue à courir partout comme si j'étais un monstre... là, oui, je pourrais finir par vouloir te rattraper.

Mon souffle se bloque.

C'était... une menace ?

Ou un flirt ?

Ou les deux ?

Giorgio semble parfaitement lire ce qui se passe sur mon visage.

Chaque émotion.

Chaque hésitation.

Chaque battement de cœur trop fort pour être discret.

Il inspire lentement, comme pour se retenir de faire un geste qu'il regretterait... ou que je regretterais. Ses yeux, d'un brun presque doré sous le soleil du matin, accrochent les miens avec une intensité qui me cloue sur place.

- Tu paniques, murmure-t-il.

Je lève les yeux, ou plutôt je tente de le faire, mais son regard me garde prisonnière comme un aimant trop puissant.

- Je... je ne panique pas, mentis-je faiblement.

Un sourire subtil étire le coin de sa bouche.

Pas un sourire moqueur.

Un sourire... indulgent.

Comme si j'étais mignonne en train de nier l'évidence.

- Si, tu paniques, répète-t-il sans me lâcher du regard. Tu as cette façon... très particulière de respirer quand tu as peur.

Mon cœur rate un battement.

— Je... comment tu sais ça ?

— Je t'observe.

Il dit ça comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, comme si de rien n'était.

Comme si un homme comme lui - un homme que j'ai vu près d'un cadavre - avait parfaitement le droit d'observer les détails de ma respiration.

Et pourtant... mon ventre se serre.

Pas de peur.

Pas vraiment.

Quelqu'un a choisi d'autre que je refuse de nommer.

Giorgio s'approche légèrement de sa main, cette fois un peu plus près, comme s'il voulait toucher une mèche de mes cheveux. Mais il s'arrête avant, à quelques centimètres, juste assez pour que je sente la chaleur de sa paume.

— Tu n'as pas à avoir peur, Amara.

- Arrête de dire ça..., soufflai-je.

— Pourquoi ?

Je détourne les yeux.

Parce que tu es dangereux.

Parce que tu n'es pas censé t'intéresser à moi.

Parce que je t'ai vu faire des choses qui devraient me faire fuir à toute vitesse.

Mais la seule chose que j'arrive à dire est bien plus honteuse:

— Parce que... ça marche.

Un silence tombe entre nous. Pas laurd. Pas gênant.

Un silence chargé, vibrant, qui m'enveloppe plus que le soleil du matin.

Giorgio incline lentement la tête, et cette fois-ci, il ose.

Du bout des doigts, il effleure une mèche de mes cheveux.

À peine un contact, juste une caresse de l'air.

Mais suffisant pour que mes genoux se dérobent presque.

- Je ne veux pas que tu aies peur de moi, répète-t-il, la voix plus basse, plus rauque. Pas toi.

Je sens quelque chose de fondre dans ma poitrine. Une chaleur étrange, dangereuse, qui n'a rien à voir avec la peur ou le soleil.

- Pourquoi moi ? demandai-je, à peine audible.

Il se rapproche d'un demi-pas.

Très léger.

Mais assez pour que je sente son odeur - sable chaud, cuir, café encore frais du matin.

— Parce que hier...

Il marque une pause, ses yeux glissent doucement sur mon visage.

- ...quand tu m'as regardé pour la première fois... tu ne m'as pas regardé comme les autres.

— Les autres ?

- Avec peur. Avec soumission. Avec calcul.

Il approche un peu plus son visage du mien.

- Toi, tu m'as regardé comme si tu essayais de comprendre qui j'étais vraiment. Pas ce que je représente. Et ça, Amara... je n'arrive pas à l'ignorer.

Ma respiration se coupe net.

- Giorgio...

Il sourit doucement, un sourire presque triste, presque trop honnête pour un homme comme lui.

5

Florence, Italie

Son sourires'efface aussi vite qu'il était apparu.

Un voile passe dans son regard, comme une ombre que je ne comprends pas encore.

- Tu n'aurais pas dû être là, hier, murmure-t-il.

Je me fige.

- Je... je n'ai rien vu, je te le jure.

Il fronce les sourcils, comme si mes mots l'agaçaient plus qu'ils ne le rassuraient.

— Ce n'est pas ça, Amara.

Il tourne légèrement la tête, ses yeux scrutant un point invisible derrière mon épaule, comme s'il réévaluait chaque seconde passée depuis notre rencontre. Puis il revient à moi, plus présent, plus ancré.

- Ce n'est pas que tu as vu qui m'inquiète.

Il marque une pause.

- C'est ce que ça t'a fait.

Je cligne des yeux, déstabilisée.

— Comment ça... ce que ça m'a fait?

Giorgio passe une main dans ses cheveux - un geste nerveux, qui casse l'image du type parfaitement sûr de lui.

Il hésite.

Je sens que ces mots-là lui coûtent.

— Tu aurais dû courir. Hystériquement. Hurleur. Prévenir quelqu'un.

Son regard se durcit.

— Mais tu ne l'as pas fait.

Je m'humecte les lèvres. Mon cœur cogne dans ma poitrine.

- J'étais choquée... je...

- Non, coupe-t-il doucement.

Sa voix est basse, presque un murmure.

- Tu m'as observé. Comme si tu cherchais la vérité derrière le sang. Comme si tu essayais de savoir si j'étais un monstre... ou autre chose.

Un frisson glacé remonte le long de mon dos.

- Et... tu es quoi, exactement ? osai-je.

Il sourit.

Un sourire prêté.

Dangereux.

Mais étrangement... beau.

— C'est la mauvaise question, Amara.

Il lève sa main - lentement, pour que je puisse la repousser si je veux - et effleure du bout des doigts une mèche de mes cheveux. Son geste est délicat, presque tendre, mais ses yeux... non. Ses yeux disent autre chose. Ses yeux disent qu'il aurait dû me laisser dans ce train, comme tous les inconnus qu'il croise chaque jour.

— La vraie question, continue-t-il, c'est :

Il se penche, juste assez pour que son souffle frôle ma joue.

— Pourquoi je n'arrive pas à rester loin de toi ?

Je recule d'un pas, mais il ne me retient pas.

Il ne fait que me regarder, comme si ma réaction compte plus que sa propre présence.

Je sens mon dos heurter légèrement le mur derrière moi.

Je n'avais même pas remarqué que je reculais encore.

- Giorgio... murmuré-je, comme une supplique que je ne comprends pas moi-même.

Son regard descend une fraction de seconde vers mes lèvres - imperceptible, mais bien réel.

Puis il cligne des yeux, comme s'il revenait brusquement à la réalité.

- Tu devrais me détester, souffle-t-il.

Ses doigts retombent le long de son corps, comme s'il se forçait à remettre de la distance.

— Tu devrais fuir.

- Et toi ? demandé-je d'une voix trop faible, trop honnête.

- Tu voudrais que je te fuie?

Ses mâchoires se crispent.

- Oui.

Un mensonge. Un énorme.

Je le sens autant que je le vois dans ses yeux.

- Oui, répète-t-il, plus bas. Mais tu ne le feras pas.

Je ne réponds à rien. Parce que je ne sais pas si j'en suis capable.

Un silence glisse entre nous, dense, électrique, presque vivant.

Giorgio respire profondément, comme quelqu'un sur le point de faire quelque chose qu'il sait regrettable.

- Amara... écoute-moi bien.

Sa a voix change : plus grave, plus contrôlé, presque professionnelle.

— Tu n'aurais jamais dû attirer mon attention.

Il ferme les yeux une seconde.

- Et moi, je n'aurais jamais dû te laisser me parler.

Mon cœur se serre.

— Alors pourquoi tu es là ? Pourquoi tu es venu ?

Ses se relèvent lentement.

Son regard brûle, mais d'une chaleur dangereuse - celle de quelqu'un qui a passé trop de temps à se convaincre qu'il ne ressent rien.

- Parce que je n'arrive pas à m'en empêcher.

Il fait un pas vers moi.

Je retiens ma respiration.

- Parce que quand je t'ai vue dans ce train... avec ta capuche, ton sac serré contre toi, et tes yeux qui refusaient de me juger...

Il avale difficilement salive.

- ... c'est la première fois depuis longtemps que quelqu'un m'a regardé comme un humain.

Sa voix se brise à peine - juste assez pour me faire frémir.

- Et c'est dangereux pour toi.

Il s'interrompt, son regard fouillant le mien.

— Trop dangereux.

je déglutis avec difficulté.

Ses mots sont censés m'effrayer.

Ils devraient me faire courir, claquer la porte, appeler un taxi, m'enfuir loin de cet homme qui respire le trouble, le danger... et quelque chose d'infiniment plus addictif.

Mais au lieu de ça, je fais le contraire.

Je tends la main.

Juste un peu.

Juste assez pour effleurer son avant-bras du bout des doigts.

Il se fige.

Comme si mon simple contact est venu de briser quelque chose en lui.

- Amara... ne fais pas ça, murmure-t-il, la voix étranglée.

- Je ne veux pas partir, dis-je, plus fermement que je ne l'aurais cru.

Son regard se relève vers moi, brutal, presque panique.

Pas pour lui.

Pour moi.

- Tu ne comprends pas ce que tu dis.

- Si, je comprends très bien, j'ai insisté.

Je prends une inspiration, mon cœur battant si fort qu'il m'en fait mal.

- Je ne veux pas m'éloigner de toi.

Giorgio passe une main sur son visage, comme s'il tentait de se reprendre, de retrouver ce contrôle impeccable qui se fissure un peu plus à chaque seconde que je reste près de lui.

- Amara... je t'ai dit que c'était dangereux.

— Je m'en fiche.

Il rouvre les yeux.

Cette fois, ils brûlent d'un mélange que je n'arrive pas à déchiffrer : la peur, le désir, la colère, et ce quelque chose d'indéfinissable qu'il refuse encore de nommer.

Je me rapproche, juste d'un pas.

L'espace entre nous disparaît presque - et il ne recule pas.

— Pourquoi tu fais ça ? demande-t-il, la voix tremblante malgré lui.

— Pourquoi tu restes ?

Je prends une seconde avant de répondre. Une seconde pour me rendre compte à quel point c'est vrai, à quel point c'est fou, à quel point c'est irréversible.

- Parce que... je ne peux pas te détester.

Je relève mes yeux vers lui.

- Et parce que je crois que je ne t'ai déjà plus dans la tête... mais dans le cœur.

Il détourne légèrement le visage, comme si mes mots lui avaient donné un coup qu'il n'était pas prêt à encaisser.

Sa respiration se coupe.

Son poing se referme lentement, comme s'il luttait contre un instinct qu'il ne se pardonnerait jamais de suivre.

— Amara... ne me dis pas ça...

Je pose ma main sur son torse.

Là où son cœur bat, rapide, trop rapide.

— Je le pense.

Giorgio ferme les yeux, et dans son souffle court, je sens un mélange dangereux :

la résistance...

et la défaite.

- Si tu restes... murmure-t-il d'une voix brisée,

- ...je ne pourrai plus te laisser partir.

Je glisse mes doigts entre les siens.

Il tressaille.

- Alors ne me laisse pas partir.

Il ouvre enfin les yeux.

Et dans ce regard, je comprends que quelque chose vient de basculer.

Pour lui.

Pour moi.

Pour nous deux.

- Amara... tu ne sais pas dans quoi tu t'engages, souffle-t-il.

Je m'approche encore, jusqu'à sentir sa chaleur envelopper la mienne.

— Alors montre-moi.

— Laissez-moi décider.

Un silence tombe.

Le dernier avant que tout change.

Giorgio inspire profondément, comme un homme qui s'abandonne à une vérité qu'il refusait depuis trop longtemps.

— Très bien, dit-il enfin.

Ses doigts serrent les miens.

— Mais à partir de maintenant... tu es à moi de près.

Son regard s'assombrit.

- Et ils ne te toucheront jamais.

Il se penche lentement vers moi - et cette fois, il ne se retient plus.

Tout est arrivé si vite... tellement vite que j'ai encore du mal à comprendre où s'arrête la peur et où commence le reste. Je suis perdu, secouée, incapable de mettre des mots sur ce que je sens. Et pourtant... au fond de moi, une certitude douce et terrifiante à la fois s'installe : j'ai l'étrange impression de lui avoir toujours appartenu, comme si nos chemins avaient été liés bien avant cette rencontre.

6

Florence, Italie

Je rouvre les yeux.

Je ne sais pas combien de secondes – ou de battements de cœur – passent avant que je réalise que Giorgio s'est légèrement éloigné. Pas beaucoup. Juste assez pour me regarder. Verse-moi des lires.

Comme si chaque émotion qui traverse mon visage pouvait le faire changer d'avis.

- On doit bouger, murmure-t-il.

Sa voix... elle a encore la trace de ce qu'il a failli faire.

De ce qu'il voudrait encore faire.

Mais un quelque chose d'urgent, de lourd, est un revenu s'imposer entre nous.

Je fronce les sourcils.

— Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

Il ne me lâche pas la main.

Au contraire, ses doigts se referment autour des miens un peu plus fort.

— Ils ont dû remarquer que j'ai disparu. Et si c'est le cas, ils chercheront la seule raison qui aurait pu me faire changer de plan.

Il me fixe.

Droit.

Sans me laisser la moindre échappatoire.

- Toi.

Un frisson me traverse.

Pas seulement de peur.

Il y en a un autre qui a choisi. Une chaleur étrange, presque irréelle.

- Giorgio...

- Je t'expliquerai plus tard, coupé-t-il.

Il passe derrière moi, me frôle du bout des doigts comme pour me guider sans me brusquer.

— Prends ton sac.

Je m'exécute, encore étourdie. Je n'arrive pas à réaliser que ma vie, une heure plus tôt, était normale. Banale. Simple. Et qu'en un regard échangé dans un train, tout a basculé.

Il attrape la poignée de la porte, s'immobilise un bref instant et se tourne vers moi.

— Reste près de moi. Toujours.

Sa voix est basse, ferme, mais il y a une inquiétude réelle, presque viscérale, qui tremble dans ses mots.

- Je ne te laisserai rien arriver, Amara. Je te le promets.

Mon cœur se serre.

Pas de peur.

Pas cette fois.

— Je te crois.

Un souffle passe entre ses lèvres, comme si mes trois mots ultérieurs de le toucher plus profondément qu'il aurait voulu l'avouer.

Puis il ouvre la porte.

Le couloir de l'hôtel est plongé dans une lumière jaune pâle, silencieux mais chargé d'une tension que je ne comprends pas encore. Giorgio avance le premier, son corps légèrement devant le mien, protecteur... et dangereux à la fois.

Il se arrête net devant l'ascenseur.

Je m'arrête aussi.

— Quoi? Qu'est-ce qu'il ya?

Il se tourne lentement vers moi, son regard soudain plus dur, plus sombre.

— Il n'est pas plus seul.

Je sens mon souffle se bloquer dans ma gorge.

— Comment ça... ?

Giorgio ne me laisse même pas finir.

Sa main revient se refermer autour de la mienne, cette fois avec une force qui me fait comprendre qu'il ne s'agit plus d'un simple geste protecteur... mais d'un réflexe de survie.

Ses yeux balayent le couloir, chaque porte, chaque angle, chaque ombre.

Son corps se tend, comme un animal qui sait déjà où se trouve le danger.

- Tu vas rester derrière moi, murmure-t-il sans bouger les lèvres. Et quoi qu'il arrive, tu ne parles pas.

Je hoche la tête, incapable d'ancien un mot.

Il avance d'un pas, carême, silencieux.

Je le suis.

Chaque fibre de mon être hurle d'être prudente.

Un bruit sec résonne plus loin dans le couloir.

Comme un claquement.

Une porte qui se ferme.

Ou... quelqu'un qui essaie de ne pas faire de bruit.

Je sens Giorgio changer.

Ce n'est plus l'homme troublé qui me parlait, ni celui qui retenait ses envies contre mon mur.

Non.

C'est quelqu'un d'autre.

Quelque chose d'autre.

Un homme qu'on ne devrait jamais provoquer.

— Reste là, souffle-t-il.

Il me pousse délicatement derrière lui, juste assez pour que je sois couvert par son corps.

Puis il s'avance de quelques pas, son regard fixé sur le virage au bout du couloir.

Je réalise seulement maintenant que sa main libre glisse lentement sous sa veste.

Pas pour chercher son téléphone.

Pour chercher une arme.

Mon cœur s'emballe.

- Giorgio... non...

Il me jette un regard par-dessus l'épaule.

Pas un regard froid.

Pas un regard distant.

Un regard brûlant, inquiet, presque fiévreux.

- Je t'avais dit que c'était dangereux d'être avec moi.

Sa voix est un murmure, mais chaque mot me transperce.

— Maintenant, tu comprends.

Quelqu'un a choisi - un mouvement rapide - se dessine au bout du couloir.

Un homme. Son patron très certainement, Giorgio est chef de song gang oui mais il ya une hiérarchie. il ya plus grand rappel.

Grande silhouette. Chemise sombre.

Il nous observe.

Pas surpris.

Pas perdu.

Comme s'il savait exactement que nous passerions ici.

Giorgio se fige.

Moi aussi.

L'homme esquisse un sourire qu'il tente de masquer.

Un trop sourire calme. Trop assuré.

— Giorgio, dit-il doucement.

- Tu t'attendais vraiment à sortir d'ici sans qu'on te retrouve ?

Giorgio serre les dents. Je sens la tension monter dans tout son corps.

- Amara.

Mon nom glisse de ses lèvres comme un avertissement.

— Ne bouge pas.

Son ton ne laisse place à aucune discussion.

L'homme s'avance d'un pas.

- Alors, c'est elle...? Souffle-t-il, presque amusé.

— Celle que tu protèges autant ?

Je sens Giorgio devenir... froid.

Glacial.

- Tu vas arrêter de parler tout de suite, dit-il d'une voix basse qui me donne la chaise de poule.

L'autre hausse un sourcil.

— Ou quoi ? Tu vas—

Il n'a pas le temps de finir.

Giorgio se déplace si vite que je n'ai même pas le temps de comprendre.

Un éclair.

Un mouvement brutal.

Un bruit étouffé.

En une fraction de seconde, il plaque l'homme contre le mur, avant même qu'il puisse réagir.

- Tu ne prononces pas son nom, grogne-t-il. Jamaïs.

Son bras bloque la gorge de l'inconnu.

Ses yeux sont noirs, menaçants, incontrôlables.

- Giorgio ! soufflé-je, incapable de rester immobile.

Il tourne légèrement la tête vers moi.

Juste assez pour que je voie la guerre dans son regard.

Un combat entre l'homme qu'il voudrait être pour moi...

et celui qu'il a dû être toute sa vie.

- Retourne dans la chambre, Amara. Maintenant.

Je secoue la tête.

— Non. Je reste avec toi.

L'homme étranglé lâche un rire étranglé, malgré la pression sur sa gorge.

— Elle... est vraiment plus stupide que je—

Giorgio frappe le mur juste à côté de sa tête, si fort que la structure tremble.

— Un mot de plus, et je te fais regretter d'être venu au monde.

Je n'ai jamais entendu un ton pareil.

Jamais.

Je frissonne.

De peur...

Mais aussi parce que, malgré tout, il se bat pour moi.

Je ne devrais pas.

Je le sais.

Mais mon cœur...

Il bat tellement fort que j'en ai presque mal.

- Giorgio... murmuré-je, presque involontairement.

- Ne fais pas quelque chose que tu regretteras.

Il ferme les yeux une seconde.

Une seconde qui semble lutter contre tout ce qu'il est.

Puis il relâche légèrement la pression.

Sans le lâcher complètement.

L'homme tousse, halète - vivant, mais à peine.

7

Florence, Italie

L'homme tousse, la tête renversée contre le mur, permet de reprendre assez d'air pour parler.

- Tu... n'aurais jamais... dû la laisser partir, crache-t-il entre deux halètements.

Mes muscles se crispent.

Un frisson glacé traverse ma nue.

Il sait.

Il parle de moi.

De ce moment-là.

De ce que j'ai vu.

Je sens Giorgio se raidir contre lui, son bras se contractant d'un seul coup.

Ses yeux deviennent deux braises prêtes à réduire le monde en cendres.

—Ferme. Ta. Gueule, siffle-t-il.

Mais l'homme continue, poussé par une folie suicidaire ou par une mission qui le dépasse.

- Le corps... dans le train...

Il rit, un son sec, désagréable.

- Tu l'as caché juste devant elle idiote.

Son regard se tourne vers moi, un sourire mauvais se dessinant malgré la pression sur sa gorge.

- Et pourtant... tu ne l'as pas... éliminé.

Je recule d'un pas, le souffle coupé.

La scène revient, brutale, comme un flash :

la silhouette de Giorgio, immobile au milieu du wagon désert,

ses mains rouges,

le sac abandonné au sol,

son regard brûlant quand il m'avait vu.

Je n'ai jamais su s'il avait hésité à me faire aire.

À ce moment-là, j'avais simplement fui.

Ou pen fuir.

Giorgio me jette un regard furieux - mais pas contre moi.

Contre lui-même.

Contre cet homme qui met des mots sur ce que lui voulait oublier.

— C'est pour ça qu'on est là, reprend l'inconnu d'une voix éraillée.

- Parce que tu as laissé un témoin en vie.

Ses yeux se plissent.

- Parce que tu l'as... protégée.

Le silence explose en moi.

Je crois que je n'arrive plus à respirer.

Giorgio tremble.

Pas de peur.

Pas de colère.

Non.

D'autre chose.

D'un ras-le-bol, d'un dernier fil prêt à céder.

Il s'approche encore de l'homme, son visage à quelques centimètres du sien.

- Tu vas écouter très attentivement, dit-il d'une voix si calme qu'elle en devient terrifiante.

- Si tu parles encore une seule fois d'elle, si tu prononces encore une syllabe sur ce qui s'est passé dans ce train...

Il appuie plus fort, juste assez pour couper un instant la respiration de l'autre.

- Je t'arrache la langue avant que tu aies le temps de regretter.

L'homme grimace, mais cette fois, il ne répond plus.

Dans le couloir silencieux, je sens mon cœur battre si vite que j'en ai presque la nausée.

Giorgio desserre enfin sa prise et le laisse glisser contre le mur, où il s'effondre, à moitié conscient.

Puis il se tourne vers moi.

Ses yeux...

Ils brûlent.

De rage.

De peur.

D'une culpabilité trop lourde à porter.

- Amara... souffle-t-il, comme si mon prénom lui faisait mal.

Il passe une main tremblante sur son visage.

- Je ne voulais jamais... jamais que tu te retrouves mêlée à ça.

Sa voix se brise presque.

- Mais s'ils sont venus jusqu'ici... c'est à cause de moi.

Il baisse la tête.

- À cause de ce que je n'ai pas pu te faire, ce jour-là.

Je fronce les sourcils.

— Me faire ?

Il relève les yeux, et la vérité que je lis dedans me coupe le souffle.

— Je n'ai pas pu te tuer.

Il respire difficilement, comme si l'aveu lui déchirait les entrailles.

— J'aurais dû.

Il secoue la tête.

- Mais tu m'as regardé. Comme si j'étais encore... quelqu'un.

Sa voix se fait rauque, presque implorante.

- Et depuis ce moment-là... je ne contrôle plus rien.

Il fait un pas vers moi.

Un pas qui dit tout.

La protection.

La violence.

Le choix qu'il a fait sans comprendre.

L'erreur qu'il referait mille fois.

— Alors maintenant, Amara...

Il s'arrête juste devant moi, son souffle chaud contre ma peau.

- Je dois te sortir d'ici. Et je dois te garder vivante.

Ses doigts frôlent les miens, tremblants.

- Parce que tu es devenu la seule chose que je n'ai pas pu sacrifier.

Et dans ses yeux, je comprends.

Ce n'est pas seulement moi qui suis en danger.

C'est lui aussi.

Parce qu'il m'a laissée vivre.

Parce qu'il m'a choisi.

Parce que je suis devenu son point faible.

Et il n'y a rien de plus mortel que ça.

Giorgio s'écarte enfin de l'homme étendu au sol.

Il revient vers moi en deux pas, rapides, urgents.

Ses doigts attrapent ma main, avec une fermeté qui ne laisse aucune place à la discussion.

— On doit partir. Maintenant.

Je hoche la tête, incapable de parler.

Mes jambes tremblent, mais la chaleur de sa main contre la mienne me maintient debout.

Il m'entraîne dans le couloir, s'assurant à chaque angle que personne n'approche.

Son corps se tend contre le mien à chaque bruit, chaque ombre mal placée.

Nous atteignons l'ascenseur.

Il appuie sur le bouton, mais son reflet dans la paroi métallique me fige.

Ce n'est pas seulement un homme dangereux.

Ce n'est pas seulement un homme traqué.

C'est un homme qui, pour une raison que je ne comprends pas encore,

a décidé de me sauver.

L'ascenseur s'ouvre dans un ding aigu.

Je fais un pas, mais Giorgio me retient brusquement, en posant une main sur ma taille.

- Amara... dit-il, sa voix basse et rauque.

- À partir d'ici... il n'y a plus de retour en arrière.

Sa main se renvoie un peu plus sur ma peau, presque comme un dernier avertissement.

Son regard plonge dans le mien, brûlant, déterminé, habité.

Je devrais avoir peur.

Je devrais fuir.

Je devrais le laisser là, lui et sa vie faite d'ombres et de sang.

Mais quand ses doigts glissent entre les miens pour la seconde fois...

Je comprends que je n'en ai plus envie.

L'ascenseur nous attend, silencieux, la porte ouverte comme une promesse ou un piège.

Je respire profondément.

- Je viens avec toi, murmuré-je.

Un muscle tressaille dans sa mâchoire.

Quelqu'un a choisi passe dans son regard — un mélange de soulagement et de fatalité.

Puis il hoche la tête, lentement.

— Alors reste près de moi.

Son pouce effleure ma main.

— Jusqu'au bout.

Je franchis la porte de l'ascenseur à ses côtés.

Et au moment où elle se referme derrière nous, j'ai la terrible et douce certitude que je viens de laisser derrière moi...

toute la vie que je connaissais.

8

Florence, Italie

L'ascenseur descend lentement.

Trop lentement.

Chaque étage qui défile me donne l'impression qu'on glisse un peu plus loin de la normalité... et un peu plus près de quelque chose que je ne peux plus ignorer.

Giorgio ne lâche pas ma main.

Pas une seconde. qu'il est chou...

Son pouce caresse distraitement ma peau, un geste presque tendre, presque inconscient... qui contraste violemment avec la tension féroce qui émane de lui.

Il fixe les portes métalliques sans cligner des yeux, comme s'il s'attendait à ce qu'elles explosent d'une seconde à l'autre.

— Giorgio... soufflé-je.

— Où est-ce qu'on va ?

Il tourne légèrement la tête vers moi, juste assez pour que je voie la noirceur dans son regard.

— Là où ils ne pourront pas te toucher.

Ce n'est pas une réponse.

C'est une promesse.

L'ascenseur s'arrête brusquement au parking souterrain.

La lumière grésille.

Une odeur d'essence flotte dans l'air.

Les portes s'ouvrent sur une pénombre étrangement silencieuse.

Giorgio m'attire aussitôt contre lui, son bras glissé dans mon dos comme un bouclier.

Il analyse l'espace d'un seul regard, chaque recoin, chaque voiture, chaque ombre.

— Bouge pas.

Il s'avance d'un pas, toujours en me maintenant près de lui, comme si l'idée même de me lâcher pouvait le tuer.

Son souffle se rapproche de mon oreille.

— Deux voitures au fond.

Il marque une pause.

— L'une est à moi. L'autre... pas censée être là.

Mon cœur chute dans ma poitrine.

— Ça veut dire que ton patron est ps venu seul... ?

— oui, répond-il.

Sa voix est un murmure de menace prête à éclater.

— ils nous attendaient.

Il me tire soudain derrière une voiture, nous plaquant côte à côte contre la portière froide.

Je sens son cœur battre fort.

Plus vite que tout à l'heure.

Plus vite que le mien.

— Amara, écoute-moi, murmure-t-il en se penchant vers moi.

Ses yeux me fixent, brûlants, intenses.

— Quoi qu'il arrive, tu restes derrière moi. Tu ne cries pas. Tu ne cours pas.

Sa main vient se poser contre ma joue, chaude, tremblante.

— Et tu ne me perds pas des yeux. Jamais.

Je hoche la tête, la gorge serrée.

Il approche son visage du mien.

Très près.

Trop près.

Pas pour m'embrasser.

Pas cette fois.

Pour me dire quelque chose qu'il n'a jamais dit à personne.

— Je te sortirai de là.

Il ferme les yeux une seconde.

— Je te le jure sur ma vie.

Un bruit résonne soudain derrière nous.

Un pas.

Puis un deuxième.

Giorgio ouvre les yeux, et tout disparaît en lui : la douceur, la peur, l'humanité.

Il devient l'arme qu'on lui a appris à être.

Il me glisse derrière la voiture d'un geste sûr, précis.

— Ne bouge pas.

Je retiens mon souffle.

Une silhouette apparaît entre les colonnes du parking.

Une ombre qui avance lentement.

Délibérément.

— Giorgio... appelle la voix, glacée.

— Tu pensais vraiment pouvoir partir avec elle ?

Je sens mon sang se glacer.

Giorgio se redresse, fait un pas en avant.

Son dos me cache entièrement.

Son ton tombe, lourd comme une sentence.

— Approche encore d'un pas.

Il sort son arme.

— Et tu ne repartiras pas.

Le parking se tait.

Mon cœur hurle.

Et l'homme en face... sourit.

L'homme avance de quelques pas, ses chaussures résonnant sur le béton du parking.

Le son est lent, presque théâtral.

Comme s'il savourait chaque seconde.

Je me recroqueville un peu plus derrière la voiture, mais je n'arrive pas à détacher mes yeux de Giorgio.

Il est droit.

Immobile.

Solide comme une statue de marbre prête à exploser.

— Je savais que tu finirais par faire une connerie comme celle-là, ricane l'homme en s'approchant.

— Laisser une fille t'observer... et l'épargner ?

Il secoue la tête.

— On aurait dû miser de l'argent dessus, franchement.

Giorgio ne répond pas.

Il se contente de lever légèrement son arme, juste assez pour que la lumière blafarde du parking glisse sur le métal.

— Dernier avertissement, dit-il, sa voix basse, froide, tranchante.

— Tu t'arrêtes ici.

L'homme rit encore, mais ça sonne faux.

Trop nerveux pour être sûr de lui.

Trop confiant pour reculer.

— Et si je ne m'arrête pas ?

Il fait un pas de plus.

Un seul.

Mais Giorgio se tend comme si c'était un coup de feu.

— Alors tu mourras dans ce parking, répond Giorgio, sans même cligner des yeux.

Le silence devient suffocant.

Je sens la tension vibrer dans l'air, si forte que j'en ai mal aux tempes.

L'homme tourne lentement la tête dans ma direction.

Il ne me voit pas vraiment, pas avec précision...

mais il sait.

Il devine.

— Elle est là, hein ?

Un sourire mauvais étire ses lèvres.

— La petite témoin. La petite erreur. Celle que tu t'es mis à protéger comme un chien loyal.

Je retiens ma respiration.

Giorgio, lui, bouge enfin.

Il pivote légèrement, juste assez pour placer son corps en protection devant moi, comme un mur vivant.

— Tu ne touches pas à un seul cheveu d'Amara, dit-il d'une voix tellement grave qu'elle me glace.

Et l'homme rit.

Encore.

Mais cette fois, c'est un rire cassé, presque désespéré.

— Tu viens de signer ton arrêt de mort, Giorgio.

Il pointe un doigt vers lui.

— Et le sien, par la même occasion.

Giorgio se fige.

Une seconde.

Une seule.

Puis tout bascule.

Il se rue sur lui dans un mouvement si rapide, si brutal, que je n'ai même pas le temps d'ouvrir la bouche.

Les deux hommes s'écrasent contre une voiture, le métal geignant sous la force de l'impact.

Le bruit résonne dans tout le parking.

— Giorgio ! criai-je malgré moi.

L'homme tente de lui enfoncer un genou dans le ventre, mais Giorgio bloque le coup, l'attrape par le col, et le projette contre un pilier en béton.

Le choc est sec.

Violent.

Final.

L'inconnu s'effondre, groggy, incapable de se relever.

Giorgio halète, le souffle court, les yeux noirs.

Un mélange de rage et de peur pure brûle dans ses traits.

Lentement, il se tourne vers moi.

Je n'ai jamais vu quelqu'un aussi dangereux.

Aussi beau.

Aussi déchiré.

Il s'avance, rangeant son arme d'un geste brusque.

— On part. Tout de suite.

Il m'attrape la main, me tirant hors de ma cachette.

Il m'entraîne vers une voiture noire, sa voiture, garée un peu plus loin.

Il ouvre la portière passager d'un geste sec.

— Monte.

Je ne bouge pas.

— Giorgio... soufflé-je, encore tremblante.

— Tu es blessé.

Il secoue la tête, essoufflé.

— Ce n'est rien.

Son regard se plante dans le mien.

— Mais si on reste ici une minute de plus, ce sera trop tard.

Je déglutis, mon cœur martelant si fort que j'en ai mal.

— Ils vont... continuer de nous suivre ?

Il marque une pause.

Ses yeux se ferment un instant.

— Oui.

Il s'approche alors de moi, très près, trop près, jusqu'à ce que je sente son souffle se mêler au mien.

Ses mains viennent encadrer mon visage, douces malgré la violence de la scène.

— Mais je te le jure, Amara...

Il pose son front contre le mien.

— Tu ne les affronteras jamais seule.

Je ferme les yeux.

Et je monte dans la voiture.

Giorgio contourne le véhicule, s'installe à son tour, et démarre dans un vrombissement puissant.

Le parking s'éloigne derrière nous, avalé par l'ombre.

Ma vie aussi.

9

Florence, Italie

La voiture file à parcourir les routes italiennes, avalant les kilomètres dans un silence pesant.

Je garde les yeux fixes sur la nuit qui défile, les lumières qui passent trop vite, les ombres qui semblent nous suivre.

Giorgio conduit vite.

Trop vite.

Mais chaque geste est maîtrisé, précis, presque clinique.

Comme si la vitesse le calmeait.

Comme si rouler vite suffisait à garder les démons à distance.

Après deux heures, mon corps commence à trembler malgré moi.

- Amara..., murmure-t-il sans détourner les yeux de la route.

— Respirez. C'est fini pour ce soir.

Je voudrais le croire.

J'essaie.

Mais je n'y arrive pas vraiment.

Une troisième heure de route passe avant que Giorgio ne ralentisse enfin.

Le paysage change : les bâtiments disparaissent, remplacés par des collines, des arbres immenses, des murs de pierre anciennes.

Puis... une grille.

Énorme.

Froide.

Impressionnante.

Elle s'ouvre automatiquement lorsque la voiture s'approche, comme si elle reconnaissait son propriétaire.

La route pavée s'étire devant nous, bordée de cyprès qui se dresse comme des gardes silencieux.

Et au bout...

Une villa.

Pas une maison.

Pas un refuge.

Une villa gigantesque, tout en pierre blanche, éclairée par des dizaines de lanternes.

Majestueuse.

Imposant.

Isolée du monde.

Je reste sans voix.

Giorgio ralentit à peine avant de se garer devant de grandes marches en marbre.

- On est arrivés, dit-il en coupant le moteur.

Il sort de la voiture, contourne rapidement et m'ouvre la portière avant même que j'aie le temps de toucher la poignée.

— Descends. Je suis là.

Je pose un pied au sol... et une silhouette apparaît dans l'ombre de l'entrée.

Un homme grand, blond foncé, avec une carrure de boxeur et un air soucieux.

—Luca, dit Giorgio d'une voix grave.

Le blond descend les marches en deux secondes.

- Merda, Giorgio... ils n'ont pas trouvé jusque-là ?

Son regard glisse ensuite vers moi.

Je me fige.

- C'est elle, je présume ? demande-t-il.

Giorgio pose une main sur mon dos, protectrice, instinctive.

- Oui.

Son ton ne laisse aucune place au commentaire. Ça voulait clairement dire « ferme la ne pose aucune question »

Un deuxième homme apparaît derrière Luca.

Brun, tatoué, un peu plus jeune.

Son regard passe de Giorgio à moi avec une curiosité trop aiguisée.

- C'est donc elle, prononce-t-il avec un demi-sourire.

- On en a beaucoup entendu parler, tu sais.

Je sens Giorgio devenir... raide.

— Mattia, dit-il d'un ton sec. Pas maintenant.

Le tatoué lève les mains, faussement innocent, mais recule aussitôt.

Luca, lui, s'avance.

Son expression change : moins méfiante, plus sérieux.

- Elle va rester ici ? demande-t-il.

Giorgio acquiesce.

- Oui. Sous surveillance. Et personne ne lui adresse la parole sans que je le dise.

Mattia souffle un rire bref.

— Ça déviant sérieux, chef.

Giorgio lui lance un regard tellement noir que l'air semble se figer.

— Un mot de trop, Mattia.

Puis il se tourne vers moi.

Ses traits s'adoucissent un peu.

— Viens.

Il me guide vers les marches.

- Tu vas dormir ici cette nuit.

Je le suis, encore tremblante, encore perdue.

Je sens les salutations de Luca et Mattia dans mon dos - pas hostiles... mais attentives.

Trop attentifs.

Giorgio pousse la grande porte de la villa.

Une chaleur diffuse nous enveloppe.

L'intérieur est immense, mais étrangement apaisant :

grands tapis aux tonnes chaudes, lumière douce, parfum de cire et de bois.

Il referme la porte derrière nous, doucement.

Et pour la première fois depuis le parking...

Je sens ses épaules s'abaisser.

Juste un peu.

Comme si, ici, il pouvait enfin respirer.

- Tu es en sécurité maintenant, dit-il avec une douceur presque inaudible.

— Personne n'entrera sans passer par moi.

Je le regarde.

Cet homme qui tue sans hésiter.

Cet homme que tout le monde semble craindre.

Et qui, pourtant...

Pose sa main sur ma joue comme si j'étais faite de verre.

- Repose-toi, Amara, murmure-t-il.

— Cette nuit... je veille.

Et dans son regard sombre, je comprends qu'il le pense vraiment.

Que pour lui, ma présence ici change tout.

Et que quiconque voudra m'approcher devra d'abord affronter Giorgio.

Et ça...

Ça devrait me terrifier.

Mais au lieu de ça, mon cœur s'emballe.

Parce qu'au fond, j'ai la sensation irréelle d'être arrivée là où je devais être.

l'intérieur est si calme que j'en ai presque le souffle coupé. Luca et l'autre homme disparaissent sans un mot, comme s'ils savaient que la suite ne les concernait plus.

Giorgio me fait signe d'entrer dans une grande chambre. Sa main effleure signifiait le creux de mon dos - un geste tendre, presque maladroit, comme s'il ne savait pas comment faire autrement.

La chambre est vaste, chaleureuse, bien plus que ce que j'aurais imaginé.

Rien de froid, rien de menaçant.

Juste un silence doux, presque protecteur.

- Tu peux te reposer ici, dit-il doucement.

Sa voix a perdu toutes résistances.

C'est presque un chuchotement.

Je me tourne vers lui.

— Et toi aussi ?...

Il hésite, baisse légèrement les yeux avant de répondre :

- Je serai juste là. Dans le salon je te rejoindrai plus tard.

- Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu m'appelles.

Il dit ça comme une promesse.

Comme une évidence.

Quelqu'un a choisi de se détendre en moi.

Une tension que je porte sans m'en rendre compte.

— Merci, murmuré-je.

Il relève la tête, et je vois dans son regard quelque chose de fragile, de sincère... quelque chose qu'il essaie encore de cacher.

— Dors un peu, Amara. Tu es en sécurité ici.

Je hoche la tête et entre dans la chambre.

Avant de fermer la porte, je le regarde une dernière fois.

Il est là, immobile, gardien silencieux d'une nuit qui aurait dû me briser.

Mais etonnament... je me sens apaisée.

Je m'allonge, le cœur encore un peu trop rapide, mais étrangement léger.

Et, dans le calme de cette chambre inconnue, une pensée douce et irrépressible me traverse :

Peut-être que, malgré tout ce chaos... je n'ai jamais été aussi proche d'un endroit où je me sens enfin à ma place.

10

Florence, Italie

La maison respire une tranquillité presque insolente.

La lumière du matin descend doucement sur le parquet, et le parfum du café - flotte encore dans l'air.

On ne parle pas beaucoup.

On n'en a pas besoin.

Il y a cette sorte de silence dense, confortable, qui dit plus que n'importe quels mots.

Giorgio s'appuie contre le plan de travail, les bras croisés, mais pas dans cette posture dure qu'il avait hier.

Il semble... normal.

Calme.

Humain.

Je sens encore son regard sur moi quand je tourne la cuillère dans ma tasse.

Un regard qui n'essaie plus de lire en moi, juste... d'être là.

- Tu dors mieux ici, dit-il simplement.

— Je crois que oui.

Un sourire flotte sur ses lèvres.

Mais avant qu'il n'ait le temps de dire autre chose, un bruit sec - très léger, presque étouffé - claque à l'extérieur.

Giorgio se fige instantanément.

Plus un muscle ne bouge.

Il n'a même pas besoin de regarder par la fenêtre pour savoir.

Moi non plus.

- Giorgio...?

Il lève la main, doucement, comme pour me dire de ne pas parler.

Ses yeux se durcissent, et la chaleur d'il ya une seconde disparaît, remplacée par une concentration glacée.

Un autre bruit.

Et plus encore.

Le premier bruit n'est qu'un éclat de gravier déplacé.

Rien qu'un souffle, un mouvement dans l'air.

Mais Giorgio l’entend immédiatement.

Son corps se tend avant même que je comprends ce qui se passe, comme un animal qui connaît la forme du danger avant de le voir.

Puis tout s' Accélère.

Je n'ai pas le temps de poser ma tasse que déjà, il attrape mon poignet et m'écarte légèrement de la fenêtre.

- Amara... va dans le couloir. Maintenant.

— Mais—

Un deuxième bruit, plus sec. Le déclic d'un métal contre un autre.

Ce n'est pas un hasard. Ce n'est pas le vent.

- Ne discute pas, murmure-t-il.

La douceur dans sa voix n'efface pas la tension dans ses muscles.

Je recule d'un pas, mais mes yeux restent fixés sur lui.

Et alors que je fais un demi-tour—

La vitre explose.

Le son déchire l'air. Des éclats volent partout.

Giorgio se retourne en un éclair, me pousse derrière le mur, puis se jette au sol au moment où un rafale traverse la cuisine.

J'étouffe un cri.

— Bien sûr, Amara ! va dans le couloir! FERME!

Cette fois je cours.

Pas par obéissance.

Par instinct de survie.

Je claque la porte derrière moi.

Le bois tremble sous l'impact d'un éclat perdu.

Mon cœur cogne dans ma poitrine, mais mes jambes refusent de céder.

J'entends des pas lourds. Plusieurs.

Ils entrent.

Brutalité.

Et au milieu du chaos, j'entends aussi lui.

Giorgio.

Sa respiration.

Sa voix basse.

Ses ordres tribunaux.

Je sais qu'il n'est plus seul, que ses hommes sont quelque part dans la maison. Je les entends voix aussi, leurs déplacements rapides, leurs murmurées.

Mais les intrus...ils sont nombreux.

Et organisés.

Je me colle au mur.

Je ferme les yeux.

Et j'écoute.

Un coup sourd. Un corps qui tombe.

Un autre impact.

Puis un cri, bref.

Les pas se rapprochent de ma porte.

Mon sang se glace.

— Vérifiez les pièces! lance un homme.

- Elle est quelque part ici, je l'ai vue courir!

Je plaque ma main contre ma bouche.

Respirer deviant un acte dangereux.

La porte du couloir s'ouvre d'un centimètre.

Non. Non, non...

Soudain, un mouvement rapide. Une ombre.

Giorgio surgit comme un éclair, attrape l'homme par l'arrière, lui bloque le bras et le projet contre le mur.

L'impact est violence, le souffle meurt dans la gorge de l'intrus.

— J'avais dit : pas ici, gronde Giorgio.

L'homme s'effondre.

Mais il n'est pas seul.

D'autres arrivent.

Giorgio recule d'un pas, comme pour m'empêcher de les atteindre.

- Amara, reste derrière la porte. Garde-la fermée.

Je veux protester, mais il me coupe d'un regard.

Un regard qui dit : je gère. Fais-moi confiance.

Alors j'obéis.

Je ferme la porte... mais je garde le battant à peine entrouvert pour voir.

Trois hommes lui fondent dessus en même temps.

Pas des amateurs.

Le premier sort un couteau.

Giorgio esquive d'un demi-pas, attrape le poignet, le tord brutalement et, dans le même mouvement, frappe l'homme au plexus.

Un soufflé coupé.

Le couteau tombe.

Le deuxième arrive par la gauche.

Giorgio l'attrape par le col, le pneu en avant et lui donne un coup de genou dans la mâchoire.

Le craquement est net.

L'homme tombe avant de réaliser ce qui vient de se passer.

Le troisième hésite une seconde - juste une - puis se jette quand même.

Giorgio le laisse approcher, se baisse, attrape le bras, pivote.

Le type fait un vol bas et s'écrase sur la table qui se renverse dans un fracas.

Mais un quatrième surgit derrière.

Une ombre rapide.

- Giorgio ! crie-je sans réfléchir.

Il se retourne juste à temps - l'homme à une arme.

Pas une balle, pas ici.

Un taseur.

Je vois l'arc électrique.

Je sens l'air se contracter.

L'homme s'avance trop près.

Trop vite.

Giorgio bloque son poignet, mais l'électricité claque dans l'air, si près que mes oreilles bourdonnent.

Ils luttent.

L'arme se rapproche dangereusement de Giorgio.

Ses muscles tremblaient.

Il reste.

Résiste.

Forcer.

Mais l'homme pousse aussi, le visage déformé par la rage.

Je n'arrive plus à respirer.

Mes mains tremblent.

— LÂCHE ! hurle Giorgio.

Et soudain, un autre bruit surgit derrière lui – un coup sourd.

Un des hommes de Giorgio, Luca, surgit et frappe l'assaillant à la tempe.

Le taseur tombe.

L'homme aussi.

- Tout va bien ! Lance Luca. La maison est sécurisée de l'autre côté!

- Il est en repos ? demande Giorgio.

—Deux. À l'extérieur. Marco les bloques. Mais ils ne passeront pas.

Giorgio essuie le sang de son arcade du revers de la main.

— Parfait. On final ça.

Il avance vers l'entrée, Luca à ses côtés.

Je veux bouger, aller vers lui, mais la peur me retient encore.

Puis j'entends un dernier chaos dehors.

Des cris.

Des pas qui courent.

Un choc.

Un autre.

Puis... le silence.

Le vrai.

Celui qui avale les échos, qui absorbe la tension.

Quelques secondes plus tard, Giorgio revient dans le couloir.

Essoufflé.

Désordonné.

Vivante tempête.

Mais vivant.

Je ne peux pas parler.

Pas tout de suite.

Je le regarde juste.

Et quand il s'approche, je sens enfin mon souffle revenir.

- C'est fini, dit-il doucement.

Et quand il dit ça, je sens mon corps se libérer d'un coup.

Je me précipite contre lui, sans réfléchir.

Ses bras se referment autour de moi avec une force qui me fait réaliser à quel point il tremblait aussi.

- Tu n'as rien ? murmure-t-il contre mes cheveux.

— Non... toi ?

— Juste ça, dit-il en montrant son arcade en sang. Rien d'important.

Je sens un rire nerveux m'échapper.

Il sourit.

Un vrai sourire, léger, presque tendre.

— Ils ne reviendront plus, Amara. Je te le promets.

Je relève la tête.

Nos respects sewen.

Et dans le sien, il n'y a plus de masque, plus d'armure.

Juste une vérité brute, simple, qui me traverse :

Il s'est battu pour moi.

Mais surtout... il a choisi de rester vivant avec moi.

- Tu m'as fait peur, dis-je en posant ma main sur sa joue.

- J'ai eu peur aussi, avoue-t-il. Pas pour moi.

Ma gorge se serre.

Alors je fais le premier geste.

Je l'embrasse.

Pas pour le remercier.

Pas parce que j'ai survécu.

Parce que je viens de comprendre quelque chose d'évident:

Je veux ce futur, avec lui.

Même après la tempête.

Surtout après la tempête.

Il me serre plus fort, comme une promesse silencieuse.

Et dehors, le soleil finit de traverser les nuages.

La maison est encore en désordre, brisée par endroits, mais étrangement... je me sens plus en sécurité que jamais.

Dans cette matinée chaotique et lumineuse, je sais une chose :

Sur un gagné plus qu'un combat.

Sur un gagné un "nous".

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